Vive le vent…de la rue Furstenberg ?

Je souhaitais écrire un billet un peu « léger » en lien avec Noël avant de profiter de quelques jours de vacances… Je me suis souvenu qu’il y a quelques mois, au cours de recherches pour une conférence-concert, une découverte m’avait assez amusé : l’année de l’installation d’Eugène Delacroix dans son atelier de la rue Furstenberg (aujourd’hui le Musée Delacroix), 1857, correspond également à l’année de publication de Jingle Bells, une des chansons de Noël les plus connues à travers le monde. Si ces deux faits n’ont aucun lien, j’ai trouvé leur concomitance tout à la fois surprenante (je pensais la chanson plus récente) et cocasse. C’est ce principe que je vais poursuivre ici : mettre en lumière ces synchronies fortuites et drolatiques entre des chants de Noël et des événements de l’histoire de l’art.

Vive le vent…de la rue Furstenberg

Je l’ai écrit, c’était ma première découverte de ce genre : l’arrivée de Delacroix dans son dernier atelier et la chanson Jingle Bells datent de la même année. Profitons-en pour en apprendre un peu plus sur l’une comme sur l’autre.

Eugène Delacroix emménage au 6 rue Furstenberg (oui, contrairement aux apparences, c’est bien une rue et non pas une place !) le 28 décembre 1857. On peut d’ailleurs lire dans son Journal :

Lundi 28 décembre. Déménagé brusquement aujourd’hui. (…) Mon logement est décidément charmant. J’ai eu un peu de mélancolie après dîner, de me trouver transplanté. Je me suis peu à peu réconcilié et me suis couché enchanté. Réveillé le lendemain en voyant le soleil le plus gracieux sur les maisons qui sont en face de ma fenêtre. La vue de mon petit jardin et l’aspect riant de mon atelier me causent toujours un sentiment de plaisir.

Depuis une dizaine d’années, le peintre disposait d’un atelier rue Notre-Dame-de-Lorette dans le quartier de la Nouvelle Athènes (9e arrondissement de Paris) mais, malade, il décide de ce déménagement pour se rapprocher de l’église Saint-Sulpice. Il y a, en effet, commencé à peindre la décoration d’une chapelle en 1849 et les longs trajets quotidiens ne lui conviennent plus.

C’est en 1861 qu’il achève son Héliodore chassé du temple et La lutte de Jacob avec l’ange à Saint-Sulpice. Delacroix restera au 6 rue Furstenberg jusqu’à son décès en 1863.

Grand écart géographique mais concordance temporelle : l’année 1857 voit la naissance du fameux Jingle Bells. Enfin, soyons plus précis, son premier titre est One Horse Open Sleigh, ce qui donnerait en français « traîneau ouvert à un seul cheval » ou « traîneau ouvert tiré par un cheval ». Si l’on sait que la chanson a été composée aux Etats-Unis et publiée pour la première fois à Boston en 1857, il y a débat sur la date et le lieu exacts de création. Il ne fait aucun doute, en revanche, que l’auteur en est le compositeur James Lord Pierpont dont c’est – et de très loin ! – l’œuvre la plus célèbre.

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James Lord Pierpont (1822-1893)

Pour l’anecdote, il est l’oncle de John Pierpont Morgan, banquier, financier et collectionneur d’art majeur (et commanditaire du Titanic !) que les bibliovores et muséophiles (et vice versa) connaissent bien : Morgan est le président du Metropolitan Museum de New York entre 1904 et 1913. Une part importante de sa collection est d’ailleurs conservée MET. En outre, c’est en son honneur et grâce à sa riche collection, que son fils ouvre, après la mort de John Pierpont Morgan, la Pierpont Morgan Library (devenue Morgan Library & Museum).

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Morgan Library and Museum (New York)

Pour revenir à Jingle Bells, ce n’est qu’en 1948 que sort la version française de la chanson, que l’on doit à Francis Blanche : Vive le vent (qui, soit dit en passant, ne correspond pas à la traduction de Jingle Bells, « tintez cloches »).

Douce nuit et jours tragiques

Le 24 décembre 1818 (in extremis, si je puis dire), l’Autrichien Franz Xaver Gruber (1787-1863) compose le célèbre Stille Nacht. Cela ne vous dit rien ? Pourtant, vous connaissez cette chanson, sans nul doute ! Il s’agit de la version originale (en allemand) du Silent night anglophone et du Douce nuit français.

L’auteur du texte, le prêtre Joseph Mohr, ne transmet le poème au compositeur Franz Xaver Gruber que quelques heures avant la célébration de Noël (et la première exécution du morceau !). Le texte avait d’ailleurs été écrit deux ans auparavant. C’est ainsi que les paroissiens de l’église Saint-Nicolas d’Oberndorf près de Salzbourg assistent le 24 décembre au soir à la création, dans une version avec accompagnement de guitare, de ce qui deviendra un « tube » international. Vous n’aviez jamais entendu parler de Franz Xaver Gruber ? C’est normal ! La musique n’était pas son occupation première (il était instituteur) et sa formation en la matière était modeste. Outre la composition du Stille Nacht, on sait, qu’à cette époque, il jouait de l’orgue à l’église Saint-Nicolas. En revanche, ses nombreuses pièces sacrées sont aujourd’hui tombées dans l’oubli…

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[Je n’ai pas pu m’en empêcher] Portrait de Joseph Mohr, Hannes Ploner, 1975, Stille-Nacht-Kapelle, Oberndorf (Autriche)
L’hiver 1818 marque aussi l’histoire de l’art : c’est à cette période que Théodore Géricault entame son long travail sur Le Radeau de la Méduse, toile gigantesque par ses dimensions (cinq mètres sur sept) et sa place dans l’histoire de la peinture du XIXe siècle.

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Première esquisse pour Le Radeau de la Méduse, Théodore Géricault, 1818, Musée du Louvre

Il l’exposera au Salon l’année suivante. Loin de moi l’idée de revenir en détail sur l’histoire tragique que raconte le tableau ou de faire une analyse en bonne et due forme de l’œuvre : cet humble billet de Noël n’y parviendrait pas et cela ne serait pas le lieu de le faire !

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Le Radeau de la Méduse, Théodore Géricault, 1818-1819, Musée du Louvre

En deux mots néanmoins, rappelons que Le Radeau de la Méduse, modèle du romantisme pictural français, évoque le naufrage d’une frégate en 1816. Cet événement, qui a eu lieu près des côtes du Sénégal, a des conséquences dramatiques : sur les 150 hommes et une femme entassés sur le radeau, seules 10 personnes survivent.

L’enfant divin et le vieux musicien

Si je vous dis « ré sol sol si sol ré sol sol », ça vous parle ? Les musiciens auront sans doute reconnu les premières notes du thème d’un autre classique de Noël : Il est né, le divin Enfant.

Si les quelques ouvrages que j’ai pu lire diffèrent parfois sur la question, il semble bien que ce soit en 1862 qu’est né ce « divin enfant ». Du moins, c’est probablement cette année-là qu’est publiée pour la première fois cette chanson lorraine traditionnelle (qui préexistait, bien entendu, à sa publication). Cette première apparition est due à Romary Grosjean, organiste de la cathédrale de Saint-Dié (dans les Vosges), qui l’intègre à un recueil de chants de Noël lorrains. La mélodie s’inspirerait de prêt d’un air de chasse du XVIIIe siècle.

Voici l’harmonisation qu’en a fait Gabriel Fauré :

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Il est né le divin enfant, harmonisé par Gabriel Fauré
En cette année 1862, la musique est sensiblement présente chez un peintre majeur de la modernité… Edouard Manet. Pour remettre dans le contexte : il s’agit de l’année qui précède la « révolution symbolique » de son Déjeuner sur l’herbe.

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Le Vieux musicien, Édouard Manet, 1862, National Gallery of Art (Washington)

Manet peint donc en 1862 Le Vieux musicien, son œuvre aux dimensions les plus importantes à ce moment de sa carrière. Ce « vieux musicien » est un violoniste.

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Détail du violon du Vieux musicien

Il semble s’apprêter à jouer une note en pizzicato (c’est-à-dire en pinçant la corde plutôt qu’en utilisant l’archet) comme le montre la position de son pouce et de son index droits. En outre, sa main gauche indique qu’il ne va jouer une corde à vide (il appuie sur une corde au niveau du manche). Le violoniste représenté se nomme Jean Lagrène, un musicien manouche qui gagne sa vie en jouant de l’orgue de barbarie dans les rues de Paris.

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Portraits de face et de profil de Jean Lagrène, Jacques-Philippe Potteau, 1865, Muséum national d’histoire naturelle (Paris)

Un autre tableau « musical » de Manet date de 1862 : La Musique aux Tuileries.

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La Musique aux Tuileries, Édouard Manet, 1862, National Gallery (Londres)

Mais, me direz-vous, il n’y a pas de musicien ! C’est vrai et c’est faux. D’une part – et c’est l’un des intérêts majeurs de l’œuvre selon moi -, Manet, moderne, choisit de ne pas peindre les musiciens qui sont probablement en train de jouer, en se concentrant sur les spectateurs/auditeurs, membres de la société élégante de ce Second Empire.

D’autre part, il y a bien, outre un autoportrait de Manet (à l’extrémité gauche de la toile) des portraits d’artistes contemporains parmi lesquels… un musicien, et non des moindres : Jacques Offenbach ! Le compositeur est assis derrière Eugène Manet (le frère du peintre), personnage debout de profil, légèrement penché.

Enfin, en 1862, Manet peint aussi Lola de Valence, un de ses chefs-d’œuvre conservés au Musée d’Orsay.

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Lola de Valence, Édouard Manet, 1862, Musée d’Orsay

Ne peut-on pas considérer cette célèbre toile comme étant également « musicale » ? La danse n’appelle-t-elle pas la musique ?

Joyeux Noël, triste Noël

Terminons par une chanson un peu décalée par rapport aux morceaux évoqués ci-dessus. En 1968, sort « Le Soleil noir », le cinquième album-studio de Barbara (le neuvième en tout).

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Barbara en 1968

Si l’on écoute le disque en entier, on entend, sur la dernière piste de la face B, une chanson fort à propos puisqu’elle s’intitule Joyeux Noël. Derrière ce titre bon enfant, le texte n’est « pas très catholique » comme on dit ! Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas la chanson, je vous laisse la découvrir :

Cette année rebelle voit le décès d’un artiste non moins radical : Marcel Duchamp. Je vous laisse méditer sur son épitaphe :

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Épitaphe de Marcel Duchamp au cimetière monumental de Rouen
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Porte-bouteilles, Marcel Duchamp, 1914/1964, Centre Pompidou

Devant ce porte-bouteilles, trinquons en sa mémoire. Et… Joyeux Noël !

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Un lapin agile et musical

Tout comme dans mon précédent (et premier !) billet, je vais ici me concentrer sur une « étape » d’une de mes conférences-concerts, en profitant du médium écrit pour aller un peu plus loin. Lors de mes conférences concerts sur « Montmartre à travers les arts, la littérature et la musique », j’aime évoquer un haut lieu du 18e arrondissement : le Lapin Agile. Aujourd’hui, je vous propose d’approfondir la découverte de ce cabaret, en mots, en images… et en musique !

Du « Rendez-vous des voleurs »
au « Lapin Agile »

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Le Lapin Agile, 22 Rue des Saules à Paris

Le cabaret du Lapin Agile est une véritable institution à Montmartre. A l’origine du Lapin Agile se trouve une guinguette ouverte en 1860 (année, soit dit en passant, de l’annexion de Montmartre à Paris). Cette guinguette porte un nom assez particulier : « Au rendez-vous des voleurs » ! Concernant son nom, les choses ne vont pas s’améliorant, puisque quelques années plus tard le lieu devient l’inquiétant « Cabaret des assassins ». Si l’expression peut faire peur, elle semble venir d’une (ou de plusieurs ?) œuvre(s) peinte(s) exposée(s) dans cette guinguette rappelant les crimes, très médiatisés à l’époque, de Jean-Baptiste Troppmann.

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Troppmann, assassinat commis à Pantin dans la nuit du 19 au 20 septembre 1869

Mais comment passe-t-on du « cabaret des assassins » au « Lapin Agile » ?
En 1875, le propriétaire demande au caricaturiste montmartrois André Gill de peindre une nouvelle enseigne pour le cabaret : l’artiste s’exécute et peint un lapin s’échappant d’une casserole, une bouteille de vin à la main (enfin, à la patte !).

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Enseigne du Lapin Agile, André Gill, 1875-1880, Musée du Montmartre

Le cabaret est alors connu sous le nom de « Lapin à Gill » puis, par jeu d’homophonie, « Lapin Agile ».

Propriétaires et clients

Le Lapin Agile change plusieurs fois de mains. Un de ses plus célèbres propriétaires n’est autre que le fameux Aristide Bruant ! Mais si, vous connaissez tous sa silhouette : un grand chapeau noir et une large écharpe rouge ! C’est du moins comme cela que l’a immortalisé Toulouse Lautrec sur des affiches qui ont marqué l’histoire de la réclame.

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Ambassadeurs. Aristide Bruant dans son cabaret, Affiche (épreuve d’essai), Henri de Toulouse-Lautrec, BnF
Aristide Bruant a habité juste à côté du Lapin Agile, au 30 rue Saint-Vincent. Ce grand chansonnier, qui a mis à l’honneur l’argot parisien, a d’ailleurs écrit une très belle chanson sur la rue Saint-Vincent. En voici une interprétation par un autre personnage qui a marqué la butte : Patachou, cabaretière et chanteuse à gouaille de l’après-guerre (on voit « Chez Patachou » les débuts de Brel et de Brassens !).

En 1903, Aristide Bruant délègue la gestion du cabaret à une autre figure mythique de Montmartre : Le père Frédé (de son vrai nom Frédéric Gérard).

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Le père Frédé avec son âne Lolo

Frédé avait été auparavant marchand de poisson dans les rues de Montmartre (en compagnie de son âne Lolo !), et propriétaire du cabaret Zut, toujours à Montmartre.

Si le propriétaire Bruant le gérant Frédé sont des personnages majeurs de Montmartre, les clients du Lapin Agile ne sont pas moins illustres ! Parmi eux, en ce début de XXe siècle, on peut citer Mac Orlan, Max Jacob, Dorgelès… On sait également qu’Apollinaire y lit des poèmes de son recueil Alcools.

Saviez-vous que, peu de temps après la première édition d’Alcools (1913), Honegger, compositeur suisse, futur membre du « groupe des Six » (je reviendrai sans doute sur ce « groupe » dans un prochain billet), a mis en musique six poèmes issus de ce célèbre recueil ?

Extrait sonore sur la 2e plage de ce disque numérisé par Gallica : ici.

Mais revenons aux clients du Lapin Agile. Picasso est, lui aussi, un habitué du lieu. Il prend d’ailleurs Marguerite (dite Margot), la belle-fille de Frédé, comme modèle pour la Femme à la Corneille.

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Femme à la corneille, Pablo Picasso, 1904

En 1905, Picasso peint Au Lapin Agile (ou Arlequin au verre). Il s’agit d’un autoportrait déguisé : Picasso se représente à plusieurs reprises en Arlequin, personnage de la Commedia dell’arte auquel il s’identifie. Mais ce qui m’intéresse tout particulièrement, c’est, bien entendu, le guitariste.

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Au Lapin Agile (ou Arlequin au verre), Pablo Picasso, 1905, Metropolitan Museum of Art (New York)

Et, ce guitariste, n’est autre que… le père Frédé, le gérant du cabaret !

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Le père Frédé avec sa guitare, Agence de presse Meurisse, 1927, BnF
Outre la guitare, le père Frédé jouait aussi du violoncelle.

Frédéric Gérard souhaitait recevoir une clientèle composée essentiellement d’artistes mais les criminels du Bas-Montmartre fréquentent également le Lapin Agile. Se souvenant de ses jeunes années montmartroises, Roland Dorgelès raconte :

A l’angle de la rue Saint-Vincent apparaissait une maisonnette aux fenêtres d’assommoir d’où s’échappaient des bouffées de chansons : c’était le Lapin Agile (…). De temps en temps, des marlous qui avaient un vieux compte à régler avec le patron arrivaient en bande pour faire du grabuge et les fenêtres du cabaret sautaient sous les coups de feu, mais, huit jours après, on n’en parlait plus et la police ne se dérangeait même pas.

Roland Dorgelès, Le Château des brouillards, 1932

« On n’en parlait plus »… Jusqu’au soir de septembre 1911 où le cabaret est le théâtre d’un tragique événement : un des fils de Frédéric Gérard, Victor (dit Totor) est tué d’une balle dans la tête derrière la caisse…

Le Lapin Agile ou l’art du canular

Pour passer à un sujet plus léger, c’est ici qu’est né un des canulars les plus célèbres de l’histoire de l’art : En 1910, un certain Joachim Raphaël Boronali, peintre génois, expose une huile sur toile de 54 centimètres de hauteur sur 81 centimètres de largeur, dans la salle 22 du Salon des Indépendants. Il a pour titre Et le soleil s’endormit sur l’adriatique et un texte théorique l’accompagne, le « Manifeste de l’excessivisme ».

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Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique, Joachim-Raphaël Boronali, 1910, Espace culturel Paul-Bédu (Milly-la-Forêt)

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas encore la chute de cette farce, laissons Jean Ferrat nous donner un petit indice :

« Aliboron » ? C’est depuis le XVe siècle un sot, un ignorant. Mais c’est surtout La Fontaine qui popularise ce terme dans ses Fables : c’est le nom de son âne. Pourquoi parlé-je d’Aliboron ? Parce qu’il s’agit de l’anagramme de Boronali. En effet, Joachim Raphaël Boronali, en réalité, c’est lui :

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L’âne Lolo, dit Joachim-Raphaël Boronali

C’était en fait Roland Dorgelès qui avait attaché un pinceau au bout de la queue de l’âne et écrit le manifeste. Il finit par révéler qu’il est l’auteur du canular en apportant un constat d’huissier (rédigé le 8 mars 1910) au journal Le Matin, puis, le 1er avril le journal satirique Fantasio révèle la supercherie en publiant deux photos, en reproduisant le manifeste de Boronali…

L’entre-deux-guerres au Lapin Agile

Plus tard, pendant l’entre-deux-guerres, les clients du Lapin Agile s’appellent Pierre Brasseur, Simenon, ou encore Charlie Chaplin lorsqu’il visite Paris. Il paraît même que c’est au Lapin Agile que ce dernier a entendu pour la première fois la chanson Je cherche après Titine qu’il intégrera dans Modern Times en 1936 !

C’est à cette époque qu’une toute jeune Italienne, Rina Ketty (née Cesarina Picchetto), fait ses débuts au Lapin Agile. Je ne résiste donc pas à achever ce billet par une des chansons qui ont fait son succès, J’attendrai, reprise d’une chanson italienne (Tornerai de Nino Rastelli et Dino Olivieri), connue pour avoir également été interprétée par une célèbre chanteuse montmartroise au destin tragique : Dalida !

La ressemblance mélodique et rythmique avec le chœur final de l’acte II de l’opéra Madama Butterfly de Puccini serait-elle fortuite…?

Et aujourd’hui ?

Le Lapin Agile existe toujours et continue à mettre à l’honneur la chanson française. Des « veillées musicales » y sont organisées tous les soirs sauf le lundi, entre 21 heures et 1 heure de matin.

Ce billet vous a intéressé ? Vous en voulez plus ? Suivez ou programmez ma conférence-concert sur le quartier de Montmartre ! (En plus, c’est moi qui chante !)

Rubens, Marie de Médicis et la musique

Complétant mes visites chantées de l’exposition Rubens. Portraits princiers au Musée du Luxembourg, je vous propose dans ce billet un « éclairage musical » du cycle sur la vie de Marie de Médicis de Rubens.

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Vue du Cycle sur la vie de Marie de Médicis de Rubens au Musée du Louvre

A l’été 1621, Richelieu prend contact avec Rubens pour lui demander de travailler à la décoration du palais de la reine mère, Marie de Médicis (c’est-à-dire le Palais du Luxembourg). Le peintre se rend à Paris dès le début de l’année 1622, pour discuter de cette commande et signer le contrat : il s’engage à réaliser un cycle sur la vie de Marie de Médicis et un autre sur la vie de Henri IV, son défunt mari. Seul le premier sera achevé.

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Autoportrait de Pierre-Paul Rubens, 1623, Royal Collection Trust

Pour Rubens, le cycle sur la vie de Marie de Médicis constitue une entreprise gigantesque et une véritable gageure. Pour schématiser, il doit réussir, en 24 tableaux, à mettre en valeur la vie controversée de Marie, sans éluder d’épisode majeur… Mais il ne doit pas non plus froisser son fils, le roi Louis XIII. Il faut en effet rappeler que, pour reprendre le pouvoir sur sa mère, Louis XIII l’avait exilée au château de Blois quelques années plus tôt ! Le peintre doit donc faire preuve de diplomatie. Certains médisants ajoutent qu’une autre difficulté de ce cycle tenait dans le fait que la beauté de Marie n’était pas éblouissante… De toute façon, Rubens savait idéaliser les traits parfois disgracieux de ses modèles.

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Portrait de Marie de Médicis, Pierre-Paul Rubens, c. 1622, Musée du Prado (Madrid)

Toujours est-il que le peintre doit s’empresser de terminer le cycle pour 1625 afin qu’il soit inauguré à l’occasion du mariage de Henriette-Marie (fille de, comme son prénom l’indique, Henri IV et Marie de Médicis – et soeur de Louis XIII… logique !) avec le roi Charles Ier d’Angleterre. Créés pour les appartements privés de la reine mère au Palais du Luxembourg, les tableaux du cycle sur la vie de Marie de Médicis sont conservés depuis 1816 au Musée du Louvre.

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La Salle Rubens au Musée du Louvre, Béroud, 1904, Musée du Louvre

Le cycle étant colossal, il serait impossible, dans ce billet, de le traiter dans son intégralité. Aussi me suis-je contenté d’éclairer musicalement 3 œuvres sur 24.

L’Instruction de la reine ou
l’iconographie musicale rubénienne

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L’Instruction de la reine, Pierre-Paul Rubens, 1622-1625, Musée du Louvre

Commençons par L’Instruction (ou « l’Éducation ») de la reine, troisième « épisode » du cycle. La jeune Marie y est instruite par Minerve, avec le prestigieux concours de Mercure (les fans d’Uderzo remarqueront le casque « à la Astérix » !), des trois Grâces et du poète musicien Orphée (certains y voient plutôt Apollon). La musique tient une place importante dans cette œuvre : Orphée ou Apollon joue de la basse de viole et un théorbe est couché sur le sol au premier plan.

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Détail : Orphée (ou Apollon) jouant de la basse de viole
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Détail : théorbe

Il s’agit de modèles princiers : la basse de viole est élégamment ornée de marqueterie et le haut du chevillier est sculpté d’un masque de lion, fauve héraldique de Florence, ville de naissance de Marie de Médicis. Ici, les instruments sont représentés avec précision par Rubens et sans erreur… mais ça n’est pas toujours le cas ! Il a parfois des difficultés à rendre avec exactitude certains instruments. Rubens, semble-t-il, n’est pas musicien (du moins aucun document ne l’indique, contrairement à son élève et collaborateur Jordaens dont on sait qu’il joue du luth).

Voici, justement, deux exemples amusants des « erreurs » de Rubens : Dans son esquisse du Concours entre Apollon et Pan, ce dernier tient sa flûte à l’envers ! Jordaens, qui a copié cette esquisse, n’a d’ailleurs pas hésité pas à corriger l’erreur de son maître dans sa version du tableau.

A sa décharge, Rubens n’était pas le seul à se tromper sur le sens de la flûte de Pan.

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Détail du Jugement de Midas, Jan van den Hoecke, c. 1640, National Gallery of Art (Washington)

Autre erreur musicale du peintre flamand : dans ce Concert d’anges, un ange musicien joue d’un instrument à archet intrigant dont les cordes s’arrêtent sur…. un cordier de guitare !

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Détail du Concert d’anges au verso de Sainte Anne, Pierre-Paul Rubens, 1615-1620, collection du prince de Liechtenstein

Vous me direz : « Il n’avait qu’à se renseigner avant de représenter ces instruments ! » En effet, mais d’aucuns disent qu’il était beaucoup trop « conscient de ses qualités » pour demander conseils à d’autres…

Les Épousailles de la reine ou
la naissance de l’opéra

Dépassons la simple iconographie musicale en nous penchant sur un autre épisode de ce cycle : la cérémonie du mariage par procuration de Marie de Médicis et Henri IV.

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Les Épousailles de la reine, Pierre-Paul Rubens, 1622-1625, Musée du Louvre

Il s’agit d’un véritable événement historique qui a eu lieu le 5 octobre 1600 à Florence.
Henri IV étant occupé à faire la guerre contre le duché de Savoie, c’est l’oncle de la fiancée, le grand-duc de Toscane, qui le remplace devant l’autel, auprès de sa nièce. Rubens, présent lors du mariage, se serait représenté derrière la reine (le personnage qui tient la croix). Au premier plan, Hyménée, dieu du mariage, tient la traîne, accompagné d’un chien, symbole de fidélité. Les célébrations de ce mariage ont considérablement marqué l’histoire de la musique : le plus ancien opéra de l’histoire qui nous soit entièrement parvenu a été créé pour cette occasion. Il s’agit de l’Euridice de Jacopo Peri. Comme le titre l’indique, l’histoire est celle d’Orphée, poète musicien de Thrace et Eurydice : un sujet particulièrement bienvenu pour un mariage puisque le couple constitue le symbole d’un amour bravant la mort. J’ai justement interprété un extrait de la première scène de ce premier opéra, dans le cadre de ma visite chantée de l’exposition Rubens. Portrait princiers au Musée du Luxembourg. Le texte résonne d’une manière toute particulière quand on sait que l’œuvre a été créée pour fêter le mariage de Henri IV et Marie de Médicis.

Et que, par ces magnifiques contrées fleuries, résonnent joyeuses voix et joyeux chants.
Aujourd’hui, à la plus grande beauté, un saint Hyménée joint la plus grande valeur.
Heureux Orphée, Fortunée Eurydice,
Enfin, le ciel vous réunit : ô jour heureux !

Deux petites anecdotes sur cette représentation du 6 octobre 1600 au Palais Pitti. Peri (le compositeur) a probablement interprété lui-même le rôle d’Orphée. Plus amusant encore : Caccini, compositeur « rival » de Peri, également auteur d’un opéra sur l’Euridice en 1600, réussit à faire remplacer certains airs de l’œuvre de Peri par des pièces de sa main, sous le prétexte que certains de ses élèves chantant à cette représentation ne pourraient chanter que des morceaux écrits spécialement pour eux par leur professeur de chant !

Le Débarquement de la reine à Marseille
ou la lutte contre les clichés

Pour finir sur une touche légère, admirons une partie du premier plan du Débarquement de la reine à Marseille.

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Détail du Débarquement de la reine à Marseille, le 3 novembre 1600, Pierre-Paul Rubens, 1622-1625, Musée du Louvre

Cette toile suit, selon l’ordre du cycle, celle représentant Les Épousailles de la reine que je viens d’évoquer. Mêlant histoire et allégorie, elle symbolise l’accueil fait à Marie par la France après son mariage.

Les joies de l'ínondation (dans la Galerie Médicis)
Détails des Joies de l’inondation (dans la Galerie Médicis), Louis Béroud, 1910

Comme Louis Béroud dans Les joies de l’inondation, beaucoup ont vu – et voient toujours ! – en Rubens, presque exclusivement, le peintre des corps féminins opulents et des chairs roses aux reflets bleutés. C’est justement l’image de l’art de Rubens véhiculée par le compositeur Offenbach et ses librettistes Meilhac et Halévy dans leur opéra-bouffe de 1866 intitulé Barbe-bleue. Le personnage éponyme y décrit une femme bien en chair en s’exclamant : « C’est un Rubens ! »

J’espère que l’exposition au Musée du Luxembourg ainsi que, plus modestement, mes visites chantées et ce billet permettront à de nombreuses personnes d’aller – contrairement à notre cher Offenbach ! – au-delà des clichés sur Rubens…

L’exposition Rubens. Portraits princiers est ouverte jusqu’au 14 janvier 2018. Vous avez raté mes visites chantées ? Je les ai déclinées en format « conférence-concert »… N’hésitez donc pas à me contacter pour y assister ou en organiser une !