Chantons le square de la tour Saint-Jacques

Suivant le même principe que mes précédents billets, je vous propose aujourd’hui d’évoquer le square de la tour Saint-Jacques, en images, en mots et, cela va sans dire, en musique !

Square_de_la_Tour-Saint-jacques
Le square de la tour Saint-Jacques, Paris

Commençons par rappeler son emplacement. Ce square se situe dans le 4e arrondissement de Paris. Les morceaux suivants nous aident à le circonscrire géographiquement :

  •  Au nord, la rue de Rivoli.

Bon, c’est vrai, les fameuses arcades de la rue de Rivoli ne font leur apparition qu’un peu plus loin, au croisement avec la rue du Louvre.

  •  Au sud, l’avenue Victoria.

Elle prend son nom en 1855 après une visite officielle de la reine Victoria, accueillie lors d’une grande réception à l’Hôtel de Ville. La souveraine se rend à Paris dans le contexte de la guerre de Crimée et de l’Exposition universelle, la première qui se déroule en France après le succès de celle de Londres, 4 ans plus tôt.

Carte_d'invitation_à_la_fête_[...]_btv1b530247896
Carte d’invitation à la fête donnée par la Ville de Paris à l’Hôtel de Ville en l’honneur de la reine Victoria et du prince Albert le 23 Août 1855, BnF via Gallica

Elle est enthousiaste, comme en témoigne sa correspondance. Victoria s’adresse ici à Léopold 1er, roi des Belges :

Mon très cher oncle,

Je n’ai pas l’intention de vous envoyer une description ni rien qui y ressemble… Je ne veux que vous donner en quelques mots mon impression. Je suis ravie, enchantée, amusée, intéressée, et je crois que je n’ai jamais rien vu de plus beau ni de plus gai que Paris, ou de plus splendide que tous les Palais. La façon dont nous sommes accueillis est extrêmement flatteuse, car elle est enthousiaste et vraiment aimable au plus haut degré. Le maréchal Magnan, que vous connaissez bien, m’a dit que l’accueil que l’on me fait tous les jours ici est plus splendide et plus enthousiaste qu’aucun de ceux que reçut Napoléon, même au retour de ses victoires ! (…) Nous avons été à l’Exposition de Versailles, qui est splendide et magnifique, et au Grand Opéra, où l’accueil et la manière dont on chanta le « God save the Queen » furent extraordinaires. (…) [E]t ce soir, grand bal à l’Hôtel de Ville. On m’a demandé de donner mon nom à une nouvelle rue que nous avons inaugurée.

La reine Victoria à son oncle Léopold 1er, roi des Belges, Saint-Cloud, 23 août 1855

  • À l’est, la rue Saint-Martin.

Il s’agit de la plus vieille rue de la rive droite car c’est le prolongement du cardo maximus de la Lutèce gallo-romaine. Je m’explique. Les cités de l’Empire romain avaient généralement le même schéma urbanistique : le plan hippodamien (ou hippodaméen), c’est-à-dire un plan quadrillé, en damier, dont le principal axe nord-sud s’appelait le cardo maximus et le principal axe est-ouest, le decumanus maximus. Le cardo étant la rue Saint-Jacques sur la rive gauche, la rue Saint-Martin – son prolongement sur la rive droite -, devient la seule zone de cette rive urbanisée par les Romains (excepté le pôle urbain périphérique religieux et thermal de Montmartre). En effet, la rive droite est alors – et pendant encore de nombreux siècles – très inhospitalière car très marécageuse.

Sautons les siècles tout en restant dans la rue Saint-Martin. Robert Desnos passe son enfance près des Halles où son père travaille. Il vit un temps au numéro 11 de la rue Saint-Martin. Plus tard, en pleine Seconde Guerre mondiale, il écrit les Couplets de la rue Saint-Martin, texte poignant sur l’arrestation, la « disparition » de son ami André Platard, résistant comme lui. Quatre ans après l’écriture du poème et un an après le décès de Robert Desnos, Francis Poulenc met musique les Couplets dans une magnifique mélodie qu’il intitule Le Disparu.

  • À l’ouest, le boulevard Sébastopol.

Il y a bien sûr, Mon Sébasto de Léo Ferré, mais je préfère profiter de ce billet pour faire connaître une chanson probablement moins célèbre : Tout le long du Sébasto. Cette chanson que l’on doit à Jean Lenoir (texte et musique) a été enregistrée par Berthe Sylva en 1934. Cette dernière, quelque peu oubliée de nos jours, est tout de même considérée comme la première vedette de la radio en France (sur Radio Tour Eiffel) et la première chanteuse à accéder à ce statut de « star » grâce à la radio (et au disque) plutôt que par la scène.

Maintenant que l’on connaît sa position géographique, parlons du square de la tour Saint-Jacques. Il ne s’agit pas de n’importe quel square… c’est le premier square créé à Paris ! Ouvert en 1856, il s’inscrit dans le contexte des grandes transformations haussmanniennes de la capitale. Il a été conçu par Jean-Charles Adolphe Alphand, ingénieur responsable du « Service des Promenades de Paris » (à qui l’on doit d’autres réalisations majeures, mais je les garde pour d’autres billets). L’idée principale ? Assainir, embellir, « moderniser » Paris.

Quelques mots sur la tour qui donne son nom au square… commençons en musique avec Jacques Douai !

Cette mystérieuse tour de style gothique flamboyant, qui constitue encore de nos jours le point de départ parisien de la via turonensis vers Saint-Jacques-de-Compostelle, date du premier quart du XVIe siècle. C’est en fait l’ancien clocher de l’église Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Cette dernière est construite au XIIe siècle, plusieurs fois agrandie en raison de l’accroissement démographique de la paroisse, mais finalement détruite en 1797 après avoir été vendue comme bien national. Et que vient faire une boucherie dans le nom d’un lieu de culte ? L’explication est toute simple : l’église Saint-Jacques se trouvait dans le quartier de la Grande Boucherie où travaillaient… les bouchers !

Eglise_de_Saint_Jacques_la_[...]Garneray_Jean-François_btv1b103027895
Église Saint-Jacques-de-la-Boucherie, dessin de Jean-François Garneray, 1784, BnF via Gallica

De cette église, il nous reste également cette estampe sommaire issue de l’Histoire critique de Nicolas Flamel et de Pernelle sa femme d’Etienne-François Villain (1761). Elle nous montre le tympan du portail nord.

1
Tympan du portail nord de l’église Saint-Jacques-de-la-Boucherie, estampe issue de l’Histoire critique de Nicolas Flamel et de Pernelle sa femme d’Etienne-François Villain (1761), BnF via Gallica

Voici la description – plus précise que l’estampe – qui en est faite dans cet ouvrage :

Histoire_Flamel_Saint_Jacques1

Histoire_Flamel_Saint_Jacques2

C’est donc l’énigmatique Nicolas Flamel que l’on devine, agenouillé, à la droite de la Vierge. Ce personnage historique bien réel (vers 1330-1418) a acquis, à travers les siècles, l’image mythique d’un alchimiste ayant découvert la pierre philosophale. Cet écrivain public riche et très pieux avait décidé de financer ce nouveau portail sur la façade nord de l’église. Précisons d’ailleurs que celle-ci donnait sur la rue des Ecrivains où habitait Flamel.

Premier « le saviez-vous ? » musical de ce billet : En 1865, Georges Bizet (pour les non-opéraphiles : Bizet, c’est le compositeur de Carmen, la plus célèbre œuvre lyrique française) avait pour projet de créer un opéra consacré à la légende de Nicolas Flamel. Sur un livret d’Ernest Dubreuil, ce projet restera inachevé (peut-être n’a-t-il d’ailleurs pas été véritablement entamé par le compositeur).

Parmi les auteurs qui ont diffusé le mythe d’un Flamel alchimiste, citons Nerval à qui l’on doit un drame inachevé intitulé Nicolas Flamel. Or, il y a dans ce square un monument dédié au poète.

2
Monument à Gérard de Nerval (1955), Square de la tour Saint-Jacques

Pourquoi ici ? Parce qu’à quelques mètres seulement, rue de la Vieille-Lanterne (à l’emplacement actuel du théâtre de la Ville), Nerval a été retrouvé, pendu aux barreaux d’une grille, le matin du 26 janvier 1855.

[La_Rue_de_la_Vieille_[...]Doré_Gustave_btv1b10319788f
La Rue de la Vieille lanterne ou Allégorie sur la mort de Gérard de Nerval, lithographie, Gustave Doré, 1855, BnF via Gallica

Deux strophes de son célèbre sonnet El Desdichado (première pièce de son recueil Les Chimères) sont gravées sur une pierre dans le square. Elles résonnent de manière toute particulière quand on sait qu’elles ont été écrites quelques mois avant le suicide du poète.

Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Gérard de Nerval, El Desdichadoin Les Chimères, 1854

J’en profite pour évoquer ce que l’on pourrait appeler un « faux ami » littéraro-musical : si les compositeurs français ont largement puisé leurs textes chez les poètes francophones, il convient de ne pas confondre El Desdichado de Nerval avec El Desdichado de Camille Saint-Saens. La charmante mélodie pour soprano et mezzo est un boléro sur un texte espagnol anonyme qui n’a en commun avec le sonnet nervalien que le titre (et, assez logiquement, l’esprit, dans la mesure où « el desdichado » signifie « le malheureux », « l’infortuné »).

Autre personnage illustre présent dans le square : Blaise Pascal.

Statue de Blaise Pascal par Jules Cavelier
Blaise Pascal, Pierre-Jules Cavelier, 1857

En octobre 1648, le philosophe et scientifique y aurait effectué, au pied et au sommet de la tour, des expériences sur la pression atmosphérique. Dans la série « découvertes musicales inattendues », j’apprends, au cours de l’écriture de ce billet, l’existence des deux mélodies sur des textes de Pascal, composées par Hanns Eisler. Ce compositeur allemand, élève de Schönberg (ça me fait penser qu’il faudrait que je rédige quelque chose au sujet de la relation Schönberg/Kandinsky sur ce blog…!), est connu, entre autres choses, pour ses collaborations avec Bertolt Brecht.

Capture d_écran 2018-04-22 à 12.32.57

C’est sur ces quelques notes que s’achève ce billet librement inspiré de ma conférence-concert sur le quartier des Halles. En attendant le prochain article, j’invite les amoureux de Paris à retrouver Montmartre et le Marais !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s