Une place royalement musicale

Comme dans mes billets sur Rubens et sur le Lapin Agile, les prochaines lignes s’inspirent librement d’une de mes conférences-concerts. Cette dernière, construite comme une sorte de visite virtuelle, est consacrée au quartier du Marais à Paris. J’ai décidé de me focaliser ici sur la place des Vosges… Vous verrez, la musique n’est jamais bien loin !

Une place à la Gloire de Louis XIII

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Place des Vosges (musée Victor Hugo), Agence Meurisse, 1930, BnF [via Gallica]
La place des Vosges n’est pas n’importe quelle place parisienne : il s’agit de la place monumentale la plus ancienne de la capitale et de la plus ancienne des « places royales » ! Place royale, c’était d’ailleurs son nom d’origine. Mais, qu’est-ce qu’une place royale ? Pour schématiser, c’est une place conçue pour glorifier un souverain. Elle doit servir de cadre à une effigie du roi. Plusieurs places royales sont aménagées au cours des XVIIe et XVIIIe siècles : la place Dauphine, à la gloire d’Henri IV, la place des Victoires et l’actuelle place Vendôme pour Louis XIV. Louis XV et Louis XVI se voient successivement dédier la place qui borde le jardin des Tuileries (aujourd’hui, la place de la Concorde). Quant à la place qui nous intéresse aujourd’hui, elle devait glorifier Louis XIII.

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Destruction de la statue équestre de la place royale pendant la Révolution, Anonyme, 1792, BnF (via Gallica)

Toutes ces places sont ornées d’une statue du roi qu’elles honorent. La statue de Louis XIII, inaugurée en 1639, était composite. Le portrait sculpté, commandé à Pierre II Biard par Richelieu, avait été monté sur un cheval réalisé par un sculpteur du siècle précédent, Daniele da Volterra, élève de Michel-Ange : la monture était originellement destinée à une statue du roi Henri II ! Cette statue de Louis XIII qui trônait au milieu de la place Royale, a disparu, comme toutes les autres effigies des places royales parisiennes, au moment de la Révolution.

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La statue équestre de Louis XIII sur la place Royale, Nicolas Picart, s.d., BnF (via Gallica)

La statue néoclassique, que l’on voit actuellement, est l’oeuvre de Dupaty et Cortot. Elle s’y trouve depuis 1825, c’est-à-dire pendant la restauration monarchique. Le souverain est alors Charles X, l’arrière-arrière-arrière-arrière-petit-fils de Louis XIII !

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Statue équestre de Louis XIII sur la place des Vosges, Jean-Pierre Cortot d’après Charles Dupaty, installée en 1825

Profitons de cette évocation de Louis XIII pour dévoiler un aspect méconnu de la personnalité du souverain : saviez vous que le roi appréciait tout particulièrement la musique ? Non seulement il en écoutait, mais il en chantait, jouait, dirigeait et même composait ! Les écrits anciens le disent luthiste et violoniste. En outre, il semble que le roi jouissait d’une belle voix de basse (la tessiture la plus grave parmi les voix d’homme). Vous êtes curieux d’entendre ce à quoi pouvait ressembler cette musique royale ? Voici un morceau (ici dans une version instrumentale mais à l’origine un air à quatre voix) intitulé Tu crois, ô beau Soleil composé par Louis XIII qui pourrait être également l’auteur du poème.

Ce n’est pas la seule oeuvre de Louis XIII à nous être parvenue : il a aussi composé le Ballet de la merlaison, réunissant ainsi son goût de la chasse (merlaison signifiant chasse au merle), de la musique et de la danse. Malheureusement, plusieurs de ses autres compositions, qui n’avaient pas pour vocation d’être largement diffusées, ont aujourd’hui disparu.

Refermons cette parenthèse musicale pour revenir à notre place des Vosges.

Un habitant illustre

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Victor Hugo, Auguste Rodin, 1902-1908, Maison de Victor Hugo (Paris)

Comme vous le savez peut-être, Victor Hugo y a vécu 16 années durant, à partir de 1832 (il avait déménagé pas moins de cinq fois en dix ans, de 1822 à 1832 !). Il habitait au deuxième étage de l’hôtel de Rohan-Guéménée, au numéro 6 de la place, là même où, depuis 1903, un musée fort charmant lui est consacré. Rendons justement hommage à Hugo, à son hôtel particulier et à la place des Vosges… en musique !

Extrait sonore sur la 2e plage de ce disque numérisé par Gallica : ici.

Grâce à Hugo, nous allons apprendre ce qui se trouvait à l’emplacement de la place Royale, avant sa construction :

Derrière, s’élevait la forêt d’aiguilles du palais des Tournelles. Pas de coup d’œil au monde, ni à Chambord, ni à l’Alhambra, plus magique, plus aérien, plus prestigieux que cette futaie de flèches, de clochetons, de cheminées, de girouettes, de spirales, de vis, de lanternes trouées par le jour qui semblaient frappées à l’emporte-pièce, de pavillons, de tourelles en fuseaux, ou, comme on disait alors, de tournelles, toutes diverses de formes, de hauteur et d’attitude. On eût dit un gigantesque échiquier de pierre. (…) Là est aujourd’hui la place Royale.

Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, 1831

L’écrivain nous rappelle que c’est l’hôtel des Tournelles, demeure royale, qui occupait jadis la partie nord de l’actuelle place des Vosges.

Hugo a(urait ?) également écrit « C’est le coup de lance de Montgomery qui a créé la place des Vosges » (Attention : j’avoue humblement que si cette citation est reprise par plusieurs auteurs sérieux, je n’ai toujours pas réussi à en trouver l’origine précise… pourrait-il s’agir de propos apocryphes ?).

Une origine tragique

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Le Tournoy ou le Roy Henry II fut blessé à mort le dernier de juin 1559, Anonyme, 1570, BnF (via Gallica)

En effet, le 30 juin 1559, au cours d’un tournoi organisé par Henri II pour célébrer les mariages de ses filles Elisabeth et Marguerite, le comte de Montgomery blesse accidentellement l’œil du roi avec un éclat de sa lance. Et c’est à l’hôtel des Tournelles, après dix jours d’atroces souffrances, que le roi meurt. Sa veuve, Catherine de Médicis, ordonne donc la démolition de cette funeste résidence et fera construire le palais des Tuileries en face du Louvre… Mais ça, c’est une autre histoire !

Un demi-siècle plus tard, après avoir accueilli un marché aux chevaux pendant une trentaine d’années, la zone voit le début de la construction de la place Royale sous le règne de Henri IV.
Deux ans après l’assassinat du Vert-Galant, elle est inaugurée à l’occasion des fiançailles de Louis XIII et d’Anne d’Autriche. On organise alors un grand carrousel, le « Roman des Chevaliers de la Gloire », les 5, 6 et 7 avril 1612 : pas de tournoi (trop de mauvais souvenirs ?) mais des ballets équestres et… de la musique ! Trompettes, hautbois, luths, cornets à bouquin, tambourins, fifres et même des chanteurs de la Chapelle du roi.

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Grand carrousel donné place Royale du 5 au 7 avril 1612, Anonyme, vers 1612, Musée Carnavalet

Mais c’est à Bordeaux, trois ans plus tard, que se marient Louis XIII et Anne d’Autriche comme l’a rappelé ce concert donné par l’ensemble Sagittarius en 2015 pour le 400e anniversaire de ce mariage princier.

Au fait, depuis quand – et pourquoi – la place Royale est-elle devenue la place des Vosges ? Débaptisée par la Révolution française, la place reçoit, en 1800, le nom de “place des Vosges”, pour récompenser ce jeune département qui a été le premier à s’acquitter de ses impôts dans leur totalité.

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Place des Vosges

Des pavillons et des « stars »

Hier comme aujourd’hui, les promeneurs de Paris ne manquent pas d’admirer l’architecture de la place. Quelle harmonie ! Les trente-six pavillons sont caractéristiques du style dit “Henri IV”, avec leurs briques rouges, leurs chaînages de pierre blanche et leurs toits d’ardoise bleue. Deux constructions se distinguent particulièrement : le pavillon de la reine et au sud – le plus haut, cela va sans dire ! – celui du roi.

Outre Victor Hugo, beaucoup de personnages célèbres ont vécu sur cette place : au n°8 ont résidé successivement Théophile Gautier et Alphonse Daudet, au n°9 la tragédienne Rachel, Jacques-Bénigne Bossuet au n°17… la liste, sur quatre siècles, serait longue ! Je ne peux pas omettre d’évoquer la naissance, le 5 février 1626, au 1 bis, d’une femme appelée à un destin fameux : Marie de Rabutin-Chantal… Mais si, vous la connaissez, c’est la future marquise de Sévigné !

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Portrait de Madame de Sévigné, d’après Claude Lefèbvre, XVIIe siècle, Metropolitan Museum of Art (New York)

En préparant ce billet, j’ai d’ailleurs fait de nouvelles découvertes musico-sévignesques, que je m’empresse de partager avec vous. Au XIXe siècle, Madame de Sévigné est l’une des seules femmes jugée digne d’apparaître dans le panthéon des écrivains célèbres (c’est d’ailleurs la seule femme parmi les 36 médaillons qui ornent la salle Labrouste de la BnF). Antoine-François Marmontel (1816-1898) compositeur, pianiste et professeur au Conservatoire de Paris, a justement écrit un Menuet de Madame de Sévigné !

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Première page de la partition éditée à Paris par Heugel vers 1873

Il s’agit d’une pièce didactique considérée comme « moyennement difficile » dans cette partition de 1874 trouvée sur Gallica.

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Détail de l’Art moderne du piano (50 Etudes de salon moyenne force et progressives) d’Antoine-François Marmontel, BnF (via Gallica)

Mais, menuet+Sévigné au XIXe siècle… est-ce cohérent ? Menuet+Sévigné, oui, c’est cohérent : cette danse à trois temps est apparue à la cour de France, vers 1660, c’est-à-dire juste « au milieu » de la vie de la marquise de Sévigné. Mais pourquoi un menuet au XIXe siècle ? Si cette danse perd en importance à partir de 1800, elle connaît un regain d’intérêt plus tard dans le siècle comme danse de salon.

Grâce à Gallica, on a également accès au conducteur (partition avec tous les instruments de l’orchestre, par opposition à ce que l’on appelle une « réduction » piano/voix) de Ninon chez Madame de Sévigné, opéra de Henri-Montan Berton sur un livret d’Emmanuel Dupaty, créé en 1808. Ce Dupaty n’est autre que le frère du sculpteur auteur de la statue équestre de Louis XIII évoquée plus haut !

Je vais tout de suite déchiffrer les rôles du marquis de Sévigné et du valet de Ninon de Lenclos : deux ténors !

Si ce billet vous a plu, je ne saurais trop vous encourager à assister à ma conférence-concert consacrée au quartier du Marais ou bien à en organiser une !

 

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