Vive le vent…de la rue Furstenberg ?

Je souhaitais écrire un billet un peu « léger » en lien avec Noël avant de profiter de quelques jours de vacances… Je me suis souvenu qu’il y a quelques mois, au cours de recherches pour une conférence-concert, une découverte m’avait assez amusé : l’année de l’installation d’Eugène Delacroix dans son atelier de la rue Furstenberg (aujourd’hui le Musée Delacroix), 1857, correspond également à l’année de publication de Jingle Bells, une des chansons de Noël les plus connues à travers le monde. Si ces deux faits n’ont aucun lien, j’ai trouvé leur concomitance tout à la fois surprenante (je pensais la chanson plus récente) et cocasse. C’est ce principe que je vais poursuivre ici : mettre en lumière ces synchronies fortuites et drolatiques entre des chants de Noël et des événements de l’histoire de l’art.

Vive le vent…de la rue Furstenberg

Je l’ai écrit, c’était ma première découverte de ce genre : l’arrivée de Delacroix dans son dernier atelier et la chanson Jingle Bells datent de la même année. Profitons-en pour en apprendre un peu plus sur l’une comme sur l’autre.

Eugène Delacroix emménage au 6 rue Furstenberg (oui, contrairement aux apparences, c’est bien une rue et non pas une place !) le 28 décembre 1857. On peut d’ailleurs lire dans son Journal :

Lundi 28 décembre. Déménagé brusquement aujourd’hui. (…) Mon logement est décidément charmant. J’ai eu un peu de mélancolie après dîner, de me trouver transplanté. Je me suis peu à peu réconcilié et me suis couché enchanté. Réveillé le lendemain en voyant le soleil le plus gracieux sur les maisons qui sont en face de ma fenêtre. La vue de mon petit jardin et l’aspect riant de mon atelier me causent toujours un sentiment de plaisir.

Depuis une dizaine d’années, le peintre disposait d’un atelier rue Notre-Dame-de-Lorette dans le quartier de la Nouvelle Athènes (9e arrondissement de Paris) mais, malade, il décide de ce déménagement pour se rapprocher de l’église Saint-Sulpice. Il y a, en effet, commencé à peindre la décoration d’une chapelle en 1849 et les longs trajets quotidiens ne lui conviennent plus.

C’est en 1861 qu’il achève son Héliodore chassé du temple et La lutte de Jacob avec l’ange à Saint-Sulpice. Delacroix restera au 6 rue Furstenberg jusqu’à son décès en 1863.

Grand écart géographique mais concordance temporelle : l’année 1857 voit la naissance du fameux Jingle Bells. Enfin, soyons plus précis, son premier titre est One Horse Open Sleigh, ce qui donnerait en français « traîneau ouvert à un seul cheval » ou « traîneau ouvert tiré par un cheval ». Si l’on sait que la chanson a été composée aux Etats-Unis et publiée pour la première fois à Boston en 1857, il y a débat sur la date et le lieu exacts de création. Il ne fait aucun doute, en revanche, que l’auteur en est le compositeur James Lord Pierpont dont c’est – et de très loin ! – l’œuvre la plus célèbre.

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James Lord Pierpont (1822-1893)

Pour l’anecdote, il est l’oncle de John Pierpont Morgan, banquier, financier et collectionneur d’art majeur (et commanditaire du Titanic !) que les bibliovores et muséophiles (et vice versa) connaissent bien : Morgan est le président du Metropolitan Museum de New York entre 1904 et 1913. Une part importante de sa collection est d’ailleurs conservée MET. En outre, c’est en son honneur et grâce à sa riche collection, que son fils ouvre, après la mort de John Pierpont Morgan, la Pierpont Morgan Library (devenue Morgan Library & Museum).

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Morgan Library and Museum (New York)

Pour revenir à Jingle Bells, ce n’est qu’en 1948 que sort la version française de la chanson, que l’on doit à Francis Blanche : Vive le vent (qui, soit dit en passant, ne correspond pas à la traduction de Jingle Bells, « tintez cloches »).

Douce nuit et jours tragiques

Le 24 décembre 1818 (in extremis, si je puis dire), l’Autrichien Franz Xaver Gruber (1787-1863) compose le célèbre Stille Nacht. Cela ne vous dit rien ? Pourtant, vous connaissez cette chanson, sans nul doute ! Il s’agit de la version originale (en allemand) du Silent night anglophone et du Douce nuit français.

L’auteur du texte, le prêtre Joseph Mohr, ne transmet le poème au compositeur Franz Xaver Gruber que quelques heures avant la célébration de Noël (et la première exécution du morceau !). Le texte avait d’ailleurs été écrit deux ans auparavant. C’est ainsi que les paroissiens de l’église Saint-Nicolas d’Oberndorf près de Salzbourg assistent le 24 décembre au soir à la création, dans une version avec accompagnement de guitare, de ce qui deviendra un « tube » international. Vous n’aviez jamais entendu parler de Franz Xaver Gruber ? C’est normal ! La musique n’était pas son occupation première (il était instituteur) et sa formation en la matière était modeste. Outre la composition du Stille Nacht, on sait, qu’à cette époque, il jouait de l’orgue à l’église Saint-Nicolas. En revanche, ses nombreuses pièces sacrées sont aujourd’hui tombées dans l’oubli…

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[Je n’ai pas pu m’en empêcher] Portrait de Joseph Mohr, Hannes Ploner, 1975, Stille-Nacht-Kapelle, Oberndorf (Autriche)
L’hiver 1818 marque aussi l’histoire de l’art : c’est à cette période que Théodore Géricault entame son long travail sur Le Radeau de la Méduse, toile gigantesque par ses dimensions (cinq mètres sur sept) et sa place dans l’histoire de la peinture du XIXe siècle.

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Première esquisse pour Le Radeau de la Méduse, Théodore Géricault, 1818, Musée du Louvre

Il l’exposera au Salon l’année suivante. Loin de moi l’idée de revenir en détail sur l’histoire tragique que raconte le tableau ou de faire une analyse en bonne et due forme de l’œuvre : cet humble billet de Noël n’y parviendrait pas et cela ne serait pas le lieu de le faire !

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Le Radeau de la Méduse, Théodore Géricault, 1818-1819, Musée du Louvre

En deux mots néanmoins, rappelons que Le Radeau de la Méduse, modèle du romantisme pictural français, évoque le naufrage d’une frégate en 1816. Cet événement, qui a eu lieu près des côtes du Sénégal, a des conséquences dramatiques : sur les 150 hommes et une femme entassés sur le radeau, seules 10 personnes survivent.

L’enfant divin et le vieux musicien

Si je vous dis « ré sol sol si sol ré sol sol », ça vous parle ? Les musiciens auront sans doute reconnu les premières notes du thème d’un autre classique de Noël : Il est né, le divin Enfant.

Si les quelques ouvrages que j’ai pu lire diffèrent parfois sur la question, il semble bien que ce soit en 1862 qu’est né ce « divin enfant ». Du moins, c’est probablement cette année-là qu’est publiée pour la première fois cette chanson lorraine traditionnelle (qui préexistait, bien entendu, à sa publication). Cette première apparition est due à Romary Grosjean, organiste de la cathédrale de Saint-Dié (dans les Vosges), qui l’intègre à un recueil de chants de Noël lorrains. La mélodie s’inspirerait de prêt d’un air de chasse du XVIIIe siècle.

Voici l’harmonisation qu’en a fait Gabriel Fauré :

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Il est né le divin enfant, harmonisé par Gabriel Fauré
En cette année 1862, la musique est sensiblement présente chez un peintre majeur de la modernité… Edouard Manet. Pour remettre dans le contexte : il s’agit de l’année qui précède la « révolution symbolique » de son Déjeuner sur l’herbe.

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Le Vieux musicien, Édouard Manet, 1862, National Gallery of Art (Washington)

Manet peint donc en 1862 Le Vieux musicien, son œuvre aux dimensions les plus importantes à ce moment de sa carrière. Ce « vieux musicien » est un violoniste.

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Détail du violon du Vieux musicien

Il semble s’apprêter à jouer une note en pizzicato (c’est-à-dire en pinçant la corde plutôt qu’en utilisant l’archet) comme le montre la position de son pouce et de son index droits. En outre, sa main gauche indique qu’il ne va jouer une corde à vide (il appuie sur une corde au niveau du manche). Le violoniste représenté se nomme Jean Lagrène, un musicien manouche qui gagne sa vie en jouant de l’orgue de barbarie dans les rues de Paris.

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Portraits de face et de profil de Jean Lagrène, Jacques-Philippe Potteau, 1865, Muséum national d’histoire naturelle (Paris)

Un autre tableau « musical » de Manet date de 1862 : La Musique aux Tuileries.

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La Musique aux Tuileries, Édouard Manet, 1862, National Gallery (Londres)

Mais, me direz-vous, il n’y a pas de musicien ! C’est vrai et c’est faux. D’une part – et c’est l’un des intérêts majeurs de l’œuvre selon moi -, Manet, moderne, choisit de ne pas peindre les musiciens qui sont probablement en train de jouer, en se concentrant sur les spectateurs/auditeurs, membres de la société élégante de ce Second Empire.

D’autre part, il y a bien, outre un autoportrait de Manet (à l’extrémité gauche de la toile) des portraits d’artistes contemporains parmi lesquels… un musicien, et non des moindres : Jacques Offenbach ! Le compositeur est assis derrière Eugène Manet (le frère du peintre), personnage debout de profil, légèrement penché.

Enfin, en 1862, Manet peint aussi Lola de Valence, un de ses chefs-d’œuvre conservés au Musée d’Orsay.

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Lola de Valence, Édouard Manet, 1862, Musée d’Orsay

Ne peut-on pas considérer cette célèbre toile comme étant également « musicale » ? La danse n’appelle-t-elle pas la musique ?

Joyeux Noël, triste Noël

Terminons par une chanson un peu décalée par rapport aux morceaux évoqués ci-dessus. En 1968, sort « Le Soleil noir », le cinquième album-studio de Barbara (le neuvième en tout).

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Barbara en 1968

Si l’on écoute le disque en entier, on entend, sur la dernière piste de la face B, une chanson fort à propos puisqu’elle s’intitule Joyeux Noël. Derrière ce titre bon enfant, le texte n’est « pas très catholique » comme on dit ! Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas la chanson, je vous laisse la découvrir :

Cette année rebelle voit le décès d’un artiste non moins radical : Marcel Duchamp. Je vous laisse méditer sur son épitaphe :

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Épitaphe de Marcel Duchamp au cimetière monumental de Rouen
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Porte-bouteilles, Marcel Duchamp, 1914/1964, Centre Pompidou

Devant ce porte-bouteilles, trinquons en sa mémoire. Et… Joyeux Noël !

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