Un lapin agile et musical

Tout comme dans mon précédent (et premier !) billet, je vais ici me concentrer sur une « étape » d’une de mes conférences-concerts, en profitant du médium écrit pour aller un peu plus loin. Lors de mes conférences concerts sur « Montmartre à travers les arts, la littérature et la musique », j’aime évoquer un haut lieu du 18e arrondissement : le Lapin Agile. Aujourd’hui, je vous propose d’approfondir la découverte de ce cabaret, en mots, en images… et en musique !

Du « Rendez-vous des voleurs »
au « Lapin Agile »

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Le Lapin Agile, 22 Rue des Saules à Paris

Le cabaret du Lapin Agile est une véritable institution à Montmartre. A l’origine du Lapin Agile se trouve une guinguette ouverte en 1860 (année, soit dit en passant, de l’annexion de Montmartre à Paris). Cette guinguette porte un nom assez particulier : « Au rendez-vous des voleurs » ! Concernant son nom, les choses ne vont pas s’améliorant, puisque quelques années plus tard le lieu devient l’inquiétant « Cabaret des assassins ». Si l’expression peut faire peur, elle semble venir d’une (ou de plusieurs ?) œuvre(s) peinte(s) exposée(s) dans cette guinguette rappelant les crimes, très médiatisés à l’époque, de Jean-Baptiste Troppmann.

Troppmann
Troppmann, assassinat commis à Pantin dans la nuit du 19 au 20 septembre 1869

Mais comment passe-t-on du « cabaret des assassins » au « Lapin Agile » ?
En 1875, le propriétaire demande au caricaturiste montmartrois André Gill de peindre une nouvelle enseigne pour le cabaret : l’artiste s’exécute et peint un lapin s’échappant d’une casserole, une bouteille de vin à la main (enfin, à la patte !).

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Enseigne du Lapin Agile, André Gill, 1875-1880, Musée du Montmartre

Le cabaret est alors connu sous le nom de « Lapin à Gill » puis, par jeu d’homophonie, « Lapin Agile ».

Propriétaires et clients

Le Lapin Agile change plusieurs fois de mains. Un de ses plus célèbres propriétaires n’est autre que le fameux Aristide Bruant ! Mais si, vous connaissez tous sa silhouette : un grand chapeau noir et une large écharpe rouge ! C’est du moins comme cela que l’a immortalisé Toulouse Lautrec sur des affiches qui ont marqué l’histoire de la réclame.

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Ambassadeurs. Aristide Bruant dans son cabaret, Affiche (épreuve d’essai), Henri de Toulouse-Lautrec, BnF
Aristide Bruant a habité juste à côté du Lapin Agile, au 30 rue Saint-Vincent. Ce grand chansonnier, qui a mis à l’honneur l’argot parisien, a d’ailleurs écrit une très belle chanson sur la rue Saint-Vincent. En voici une interprétation par un autre personnage qui a marqué la butte : Patachou, cabaretière et chanteuse à gouaille de l’après-guerre (on voit « Chez Patachou » les débuts de Brel et de Brassens !).

En 1903, Aristide Bruant délègue la gestion du cabaret à une autre figure mythique de Montmartre : Le père Frédé (de son vrai nom Frédéric Gérard).

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Le père Frédé avec son âne Lolo

Frédé avait été auparavant marchand de poisson dans les rues de Montmartre (en compagnie de son âne Lolo !), et propriétaire du cabaret Zut, toujours à Montmartre.

Si le propriétaire Bruant le gérant Frédé sont des personnages majeurs de Montmartre, les clients du Lapin Agile ne sont pas moins illustres ! Parmi eux, en ce début de XXe siècle, on peut citer Mac Orlan, Max Jacob, Dorgelès… On sait également qu’Apollinaire y lit des poèmes de son recueil Alcools.

Saviez-vous que, peu de temps après la première édition d’Alcools (1913), Honegger, compositeur suisse, futur membre du « groupe des Six » (je reviendrai sans doute sur ce « groupe » dans un prochain billet), a mis en musique six poèmes issus de ce célèbre recueil ?

Extrait sonore sur la 2e plage de ce disque numérisé par Gallica : ici.

Mais revenons aux clients du Lapin Agile. Picasso est, lui aussi, un habitué du lieu. Il prend d’ailleurs Marguerite (dite Margot), la belle-fille de Frédé, comme modèle pour la Femme à la Corneille.

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Femme à la corneille, Pablo Picasso, 1904

En 1905, Picasso peint Au Lapin Agile (ou Arlequin au verre). Il s’agit d’un autoportrait déguisé : Picasso se représente à plusieurs reprises en Arlequin, personnage de la Commedia dell’arte auquel il s’identifie. Mais ce qui m’intéresse tout particulièrement, c’est, bien entendu, le guitariste.

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Au Lapin Agile (ou Arlequin au verre), Pablo Picasso, 1905, Metropolitan Museum of Art (New York)

Et, ce guitariste, n’est autre que… le père Frédé, le gérant du cabaret !

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Le père Frédé avec sa guitare, Agence de presse Meurisse, 1927, BnF
Outre la guitare, le père Frédé jouait aussi du violoncelle.

Frédéric Gérard souhaitait recevoir une clientèle composée essentiellement d’artistes mais les criminels du Bas-Montmartre fréquentent également le Lapin Agile. Se souvenant de ses jeunes années montmartroises, Roland Dorgelès raconte :

A l’angle de la rue Saint-Vincent apparaissait une maisonnette aux fenêtres d’assommoir d’où s’échappaient des bouffées de chansons : c’était le Lapin Agile (…). De temps en temps, des marlous qui avaient un vieux compte à régler avec le patron arrivaient en bande pour faire du grabuge et les fenêtres du cabaret sautaient sous les coups de feu, mais, huit jours après, on n’en parlait plus et la police ne se dérangeait même pas.

Roland Dorgelès, Le Château des brouillards, 1932

« On n’en parlait plus »… Jusqu’au soir de septembre 1911 où le cabaret est le théâtre d’un tragique événement : un des fils de Frédéric Gérard, Victor (dit Totor) est tué d’une balle dans la tête derrière la caisse…

Le Lapin Agile ou l’art du canular

Pour passer à un sujet plus léger, c’est ici qu’est né un des canulars les plus célèbres de l’histoire de l’art : En 1910, un certain Joachim Raphaël Boronali, peintre génois, expose une huile sur toile de 54 centimètres de hauteur sur 81 centimètres de largeur, dans la salle 22 du Salon des Indépendants. Il a pour titre Et le soleil s’endormit sur l’adriatique et un texte théorique l’accompagne, le « Manifeste de l’excessivisme ».

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Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique, Joachim-Raphaël Boronali, 1910, Espace culturel Paul-Bédu (Milly-la-Forêt)

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas encore la chute de cette farce, laissons Jean Ferrat nous donner un petit indice :

« Aliboron » ? C’est depuis le XVe siècle un sot, un ignorant. Mais c’est surtout La Fontaine qui popularise ce terme dans ses Fables : c’est le nom de son âne. Pourquoi parlé-je d’Aliboron ? Parce qu’il s’agit de l’anagramme de Boronali. En effet, Joachim Raphaël Boronali, en réalité, c’est lui :

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L’âne Lolo, dit Joachim-Raphaël Boronali

C’était en fait Roland Dorgelès qui avait attaché un pinceau au bout de la queue de l’âne et écrit le manifeste. Il finit par révéler qu’il est l’auteur du canular en apportant un constat d’huissier (rédigé le 8 mars 1910) au journal Le Matin, puis, le 1er avril le journal satirique Fantasio révèle la supercherie en publiant deux photos, en reproduisant le manifeste de Boronali…

L’entre-deux-guerres au Lapin Agile

Plus tard, pendant l’entre-deux-guerres, les clients du Lapin Agile s’appellent Pierre Brasseur, Simenon, ou encore Charlie Chaplin lorsqu’il visite Paris. Il paraît même que c’est au Lapin Agile que ce dernier a entendu pour la première fois la chanson Je cherche après Titine qu’il intégrera dans Modern Times en 1936 !

C’est à cette époque qu’une toute jeune Italienne, Rina Ketty (née Cesarina Picchetto), fait ses débuts au Lapin Agile. Je ne résiste donc pas à achever ce billet par une des chansons qui ont fait son succès, J’attendrai, reprise d’une chanson italienne (Tornerai de Nino Rastelli et Dino Olivieri), connue pour avoir également été interprétée par une célèbre chanteuse montmartroise au destin tragique : Dalida !

La ressemblance mélodique et rythmique avec le chœur final de l’acte II de l’opéra Madama Butterfly de Puccini serait-elle fortuite…?

Et aujourd’hui ?

Le Lapin Agile existe toujours et continue à mettre à l’honneur la chanson française. Des « veillées musicales » y sont organisées tous les soirs sauf le lundi, entre 21 heures et 1 heure de matin.

Ce billet vous a intéressé ? Vous en voulez plus ? Suivez ou programmez ma conférence-concert sur le quartier de Montmartre ! (En plus, c’est moi qui chante !)

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2 commentaires sur « Un lapin agile et musical »

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