Rubens, Marie de Médicis et la musique

Complétant mes visites chantées de l’exposition Rubens. Portraits princiers au Musée du Luxembourg, je vous propose dans ce billet un « éclairage musical » du cycle sur la vie de Marie de Médicis de Rubens.

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Vue du Cycle sur la vie de Marie de Médicis de Rubens au Musée du Louvre

A l’été 1621, Richelieu prend contact avec Rubens pour lui demander de travailler à la décoration du palais de la reine mère, Marie de Médicis (c’est-à-dire le Palais du Luxembourg). Le peintre se rend à Paris dès le début de l’année 1622, pour discuter de cette commande et signer le contrat : il s’engage à réaliser un cycle sur la vie de Marie de Médicis et un autre sur la vie de Henri IV, son défunt mari. Seul le premier sera achevé.

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Autoportrait de Pierre-Paul Rubens, 1623, Royal Collection Trust

Pour Rubens, le cycle sur la vie de Marie de Médicis constitue une entreprise gigantesque et une véritable gageure. Pour schématiser, il doit réussir, en 24 tableaux, à mettre en valeur la vie controversée de Marie, sans éluder d’épisode majeur… Mais il ne doit pas non plus froisser son fils, le roi Louis XIII. Il faut en effet rappeler que, pour reprendre le pouvoir sur sa mère, Louis XIII l’avait exilée au château de Blois quelques années plus tôt ! Le peintre doit donc faire preuve de diplomatie. Certains médisants ajoutent qu’une autre difficulté de ce cycle tenait dans le fait que la beauté de Marie n’était pas éblouissante… De toute façon, Rubens savait idéaliser les traits parfois disgracieux de ses modèles.

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Portrait de Marie de Médicis, Pierre-Paul Rubens, c. 1622, Musée du Prado (Madrid)

Toujours est-il que le peintre doit s’empresser de terminer le cycle pour 1625 afin qu’il soit inauguré à l’occasion du mariage de Henriette-Marie (fille de, comme son prénom l’indique, Henri IV et Marie de Médicis – et soeur de Louis XIII… logique !) avec le roi Charles Ier d’Angleterre. Créés pour les appartements privés de la reine mère au Palais du Luxembourg, les tableaux du cycle sur la vie de Marie de Médicis sont conservés depuis 1816 au Musée du Louvre.

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La Salle Rubens au Musée du Louvre, Béroud, 1904, Musée du Louvre

Le cycle étant colossal, il serait impossible, dans ce billet, de le traiter dans son intégralité. Aussi me suis-je contenté d’éclairer musicalement 3 œuvres sur 24.

L’Instruction de la reine ou
l’iconographie musicale rubénienne

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L’Instruction de la reine, Pierre-Paul Rubens, 1622-1625, Musée du Louvre

Commençons par L’Instruction (ou « l’Éducation ») de la reine, troisième « épisode » du cycle. La jeune Marie y est instruite par Minerve, avec le prestigieux concours de Mercure (les fans d’Uderzo remarqueront le casque « à la Astérix » !), des trois Grâces et du poète musicien Orphée (certains y voient plutôt Apollon). La musique tient une place importante dans cette œuvre : Orphée ou Apollon joue de la basse de viole et un théorbe est couché sur le sol au premier plan.

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Détail : Orphée (ou Apollon) jouant de la basse de viole
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Détail : théorbe

Il s’agit de modèles princiers : la basse de viole est élégamment ornée de marqueterie et le haut du chevillier est sculpté d’un masque de lion, fauve héraldique de Florence, ville de naissance de Marie de Médicis. Ici, les instruments sont représentés avec précision par Rubens et sans erreur… mais ça n’est pas toujours le cas ! Il a parfois des difficultés à rendre avec exactitude certains instruments. Rubens, semble-t-il, n’est pas musicien (du moins aucun document ne l’indique, contrairement à son élève et collaborateur Jordaens dont on sait qu’il joue du luth).

Voici, justement, deux exemples amusants des « erreurs » de Rubens : Dans son esquisse du Concours entre Apollon et Pan, ce dernier tient sa flûte à l’envers ! Jordaens, qui a copié cette esquisse, n’a d’ailleurs pas hésité pas à corriger l’erreur de son maître dans sa version du tableau.

A sa décharge, Rubens n’était pas le seul à se tromper sur le sens de la flûte de Pan.

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Détail du Jugement de Midas, Jan van den Hoecke, c. 1640, National Gallery of Art (Washington)

Autre erreur musicale du peintre flamand : dans ce Concert d’anges, un ange musicien joue d’un instrument à archet intrigant dont les cordes s’arrêtent sur…. un cordier de guitare !

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Détail du Concert d’anges au verso de Sainte Anne, Pierre-Paul Rubens, 1615-1620, collection du prince de Liechtenstein

Vous me direz : « Il n’avait qu’à se renseigner avant de représenter ces instruments ! » En effet, mais d’aucuns disent qu’il était beaucoup trop « conscient de ses qualités » pour demander conseils à d’autres…

Les Épousailles de la reine ou
la naissance de l’opéra

Dépassons la simple iconographie musicale en nous penchant sur un autre épisode de ce cycle : la cérémonie du mariage par procuration de Marie de Médicis et Henri IV.

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Les Épousailles de la reine, Pierre-Paul Rubens, 1622-1625, Musée du Louvre

Il s’agit d’un véritable événement historique qui a eu lieu le 5 octobre 1600 à Florence.
Henri IV étant occupé à faire la guerre contre le duché de Savoie, c’est l’oncle de la fiancée, le grand-duc de Toscane, qui le remplace devant l’autel, auprès de sa nièce. Rubens, présent lors du mariage, se serait représenté derrière la reine (le personnage qui tient la croix). Au premier plan, Hyménée, dieu du mariage, tient la traîne, accompagné d’un chien, symbole de fidélité. Les célébrations de ce mariage ont considérablement marqué l’histoire de la musique : le plus ancien opéra de l’histoire qui nous soit entièrement parvenu a été créé pour cette occasion. Il s’agit de l’Euridice de Jacopo Peri. Comme le titre l’indique, l’histoire est celle d’Orphée, poète musicien de Thrace et Eurydice : un sujet particulièrement bienvenu pour un mariage puisque le couple constitue le symbole d’un amour bravant la mort. J’ai justement interprété un extrait de la première scène de ce premier opéra, dans le cadre de ma visite chantée de l’exposition Rubens. Portrait princiers au Musée du Luxembourg. Le texte résonne d’une manière toute particulière quand on sait que l’œuvre a été créée pour fêter le mariage de Henri IV et Marie de Médicis.

Et que, par ces magnifiques contrées fleuries, résonnent joyeuses voix et joyeux chants.
Aujourd’hui, à la plus grande beauté, un saint Hyménée joint la plus grande valeur.
Heureux Orphée, Fortunée Eurydice,
Enfin, le ciel vous réunit : ô jour heureux !

Deux petites anecdotes sur cette représentation du 6 octobre 1600 au Palais Pitti. Peri (le compositeur) a probablement interprété lui-même le rôle d’Orphée. Plus amusant encore : Caccini, compositeur « rival » de Peri, également auteur d’un opéra sur l’Euridice en 1600, réussit à faire remplacer certains airs de l’œuvre de Peri par des pièces de sa main, sous le prétexte que certains de ses élèves chantant à cette représentation ne pourraient chanter que des morceaux écrits spécialement pour eux par leur professeur de chant !

Le Débarquement de la reine à Marseille
ou la lutte contre les clichés

Pour finir sur une touche légère, admirons une partie du premier plan du Débarquement de la reine à Marseille.

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Détail du Débarquement de la reine à Marseille, le 3 novembre 1600, Pierre-Paul Rubens, 1622-1625, Musée du Louvre

Cette toile suit, selon l’ordre du cycle, celle représentant Les Épousailles de la reine que je viens d’évoquer. Mêlant histoire et allégorie, elle symbolise l’accueil fait à Marie par la France après son mariage.

Les joies de l'ínondation (dans la Galerie Médicis)
Détails des Joies de l’inondation (dans la Galerie Médicis), Louis Béroud, 1910

Comme Louis Béroud dans Les joies de l’inondation, beaucoup ont vu – et voient toujours ! – en Rubens, presque exclusivement, le peintre des corps féminins opulents et des chairs roses aux reflets bleutés. C’est justement l’image de l’art de Rubens véhiculée par le compositeur Offenbach et ses librettistes Meilhac et Halévy dans leur opéra-bouffe de 1866 intitulé Barbe-bleue. Le personnage éponyme y décrit une femme bien en chair en s’exclamant : « C’est un Rubens ! »

J’espère que l’exposition au Musée du Luxembourg ainsi que, plus modestement, mes visites chantées et ce billet permettront à de nombreuses personnes d’aller – contrairement à notre cher Offenbach ! – au-delà des clichés sur Rubens…

L’exposition Rubens. Portraits princiers est ouverte jusqu’au 14 janvier 2018. Vous avez raté mes visites chantées ? Je les ai déclinées en format « conférence-concert »… N’hésitez donc pas à me contacter pour y assister ou en organiser une !

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2 commentaires sur « Rubens, Marie de Médicis et la musique »

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